MANQUE, de Sarah Kane

 

 

Mise en scène : Géraldine Mercier

Corps : Julia Berrocal

Création sonore et musicale : Richard Cuvillier

Création lumières : Aurore Leduc

Création costumes : Géraldine Mercier assistée d'Annie Bignon

Scénographie : Aurore Leduc et Géraldine Mercier

Avec : Laure Bignon (M ), Eva Boucetla (C ), Dominique Muller (A ), Timour Rollet (B ),

    

Via la réédition française traduite en 2010 par Evelyne Pieillier, et en parallèle de l’édition anglaise originale, nous travaillons sur la réadaptation théâtrale autant que poétique de l’avant dernière pièce  de Sarah Kane.

En effet, vingt ans après l’écriture de Manque, nous avons souhaité explorer les mots que l’auteur nous a transmis ainsi que le nihilisme, la douleur et l’amour inhérents à ses différents personnages.
La pièce explore la complexité des relations humaines, intimes et sentimentales de quatre individus, deux hommes et deux femmes. Nous découvrons au fur et à mesure du jeu, leurs caractères inconstants, ainsi que les les évènements qui paraissent les lier.
Aucune didascalie n’épaule la mise en scène, aucune description ne nous permet de connaître en amont ou plus en détail ce qui pourrait créer une histoire commune. C’est donc dans une abstraction totale, et dans le noir d’abord, que ces quatres individualités se découvrent en décousus. Nous avançons à tâtons, comme pour démêler les fils d’une enquête dont nous ne savons rien.
Des mots se répètent dans les bouches de chacun, avec les sens propres à leurs perceptions toutes personnelles, leurs subjectifs vécus. Ce sont des mots que nous aurions pu dire, penser, entendre et qui résonnent en nous comme la résurgence d’un souvenir, d’un arrière goût de déjà vécu, senti, traversé.  L’histoire s’esquisse donc ainsi, avec toute la fragilité qui semble la maintenir à bout de cœur, de corps.

Et puis, cette mort, encore toute nébuleuse, qui pointe au dessus de chaque réplique, au travers de chaque personnage… comme d’infimes et multiples percées de lumières, d’obscurité.
Capturés avec eux à l’intérieur des limbes, il ne nous reste plus qu’à demeurer poreux aux différents chemins que les personnages nous laissent percevoir et entendre.

Nous avons pris le parti d’une scénographie minimale, réduite et cloisonnée qui contraint la circulation dans l’espace de jeu.
Quatre éléments scéniques viennent s’y fixer et imposent, ordonnent presque, postures, déplacements, intentions corporelles.
Nous nous attardons ici sur la musicalité du texte, sur le rythme et la poésie qui le compose pour ainsi tenter d’accrocher la matière d’un silence rempli d’incertitudes. Nous tentons d’approcher, par les corps, la musique et l’espace, les suspensions et les points de jonctions, qui se dessinent au travers et entre ces quatre protagonistes.
Un cinquième personnage vient également s’ajouter au tableau et investit l’espace « extérieur » de sons sourds et caverneux, parfois mélodiques, souvent aquatiques.
Nous envisageons cette pièce comme une boucle, la répétition appliquée des espoirs de ses prisonniers comme autant de doutes perdant tour à tour leur sens, leur origine, leur fin.
 

Nous y travaillons la temporalité comme un motif fractal, dans lequel chaque forme, textuelle ou corporelle, s’engendre à l’infini et en elle-même, pour continuellement s’effacer lorsque l’on pense l’avoir saisi.
Les dialogues et les corps se meuvent et se mélangent selon la même énergie, soumis eux-mêmes à leur incapacité d’envisager le Soi dans un Tout, la Multiplicité dans le Soi.
Nous nous essayons à souligner l’impossibilité d’une image ou d’un état à se fixer, le mouvement perpétuel des âmes qui se dérobent à leurs corps comme au corps de l’autre.
Nous avons la conviction que les rapports humains ne peuvent être saisis dans leur réalité que de l’intérieur des vécus subjectifs. Autrement dit, les explorer, signifie pour nous, essayer d’approcher autant que possible un phénomène dont la vérité ne peut être que sentie et vécue.
C’est la raison principale pour laquelle il nous paraît indispensable, dans le travail au plateau, de s’ouvrir aux propositions individuelles des comédiens et musiciens, et de se nourrir des interactions qui en découlent : le choix d’un travail de réflexions collective procède avant tout de la volonté de mettre en jeu le vécu, le ressenti et la vérité de chacun.
 
En outre, ce choix d’un travail de mise en scène, en jeu, et en musique, basé sur le vécu et la sensibilité des différents acteurs, procède d’une volonté d’expérimentation.
Explorer les rapports humains, c’est d’abord expérimenter sur soi et en soi, fouiller dans ses expériences passées, dans sa sensibilité la plus profonde, pour tenter d’en dégager des formes expressives inédites et révélatrices.
Le texte demeure essentiellement soumis aux propositions des comédiens-musiciens, aux ressentis de chacun ; il demeure fondamentalement malléable donc constamment variable.